Je vis à Madagascar dans un quartier populaire et je vous rassure : tout se passe bien !

J’habite à Mahajanga dans une case en tôle. Quoi de plus banal me direz-vous pour Madagascar, sauf que je suis vazaha, étranger. Je vis dans un quartier populaire en deuxième ligne, à deux pas de la route de Tana, la nationale qui mène à la capitale Antananarivo (Tananarive en français). La première ligne, c’est au bord de la route, là où les terrains sont les plus chers, là où le moindre mètre est consacré au business. Après la route, c’est le chemin que chacun s’efforce d’entretenir. Je vis au bord d’un de ces chemins étroits où seuls les charrettes zébus, les pousse-pousses, les motos montées pneus cross ou les bajaj téméraires s’aventurent pendant la saison des pluies.

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Graffiti à la craie d’un zaza sur une tôle du quartier ©feeld

Toute l’économie de Madagascar repose sur la route. C’est elle qui draine les marchandises et amène les clients. Avant mon chemin, il y a une rue pavée qui descend depuis la route nationale. Les zaza jouent toute la journée dans le coin bétonné juste à l’entrée du chemin, c’est là aussi que les jeunes tiennent le mur. C’est l’angle des oisifs qui regardent le temps passer face à ceux qui travaillent sur le marché de la rue pavée : en gargote, sur table ou encore à même le sol. Quand j’arrive au quartier, les zaza m’accueillent en chantant : « Vazaha, vazaha, vazaha ! ». Je leur sourie, ils ne me demandent jamais rien, leurs yeux débordent de joie quand ils me voient, comme s’ils m’attendaient, uniquement pour me voir passer et chanter ! Quand les lueurs des lampes à pétrole s’estompent et que le marché de la rue pavée se vide de ses vendeurs informels, le chemin prend l’allure d’un coupe-gorge : on l’appelle le couloir. Le chemin redevient comme chaque nuit, le territoire nocturne des chiens errants qui remontent se rassasier des restes du marché, des maboto alcoolisés ou fumeurs de djamal, des dahalo et des sorciers.

Les dahalo, les voleurs à Madagascar, ça me rappelle les westerns de « La dernière séance » que je matais le mardi soir quand j’étais môme. Certains sont de véritables bandits armés de pistolets artisanaux mais aussi parfois de kalachnikovs ou de fusils de chasse russe Baikal. En brousse, ils attaquent les villages pour s‘emparer des troupeaux de zébus. Sur les routes nationales, ils n’hésitent pas à détrousser les taxis-brousse. En ville, ils braquent et kidnappent. En plus de leur réputation sanguinaire, certains dahalo feraient usage de sorcellerie. Ils introduiraient des poudres à l’intérieur des cases pour plonger leurs occupants dans un sommeil profond comme Sitarane à La Réunion au début du siècle dernier. Dans le Grand Sud, le Far West malgache, un chef dahalo, l’énigmatique Remenabila (je vous renvoie à l’excellent bouquin « Madagascar dahalo » de Bilal Tarabey aux éditions no comment®) transformait même, selon un éleveur qui accompagnait l’armée, les balles des militaires en gouttes d’eau ! Même pas peur ! Enfin, au début quand je suis arrivé au quartier, un peu quand même. Mais moi, c’était surtout les rats qui me faisaient flipper !

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Pour nous protéger d’une nouvelle invasion, nous avons même brûlé l’abri à poules collé à notre case… ©feeld

Les premières semaines, je voyais les rongeurs courir sur les poutres, passer d’une pièce à l’autre. A l’époque, on parlait d’une recrudescence des cas de peste à Madagascar, et cerise sur le gâteau, il y avait des délestages tous les soirs ! J’étais assis face à la bougie, les pieds sur la chaise de peur de me faire grignoter les orteils ! Et puis les rats sont partis avec nos voisins. Parce que je vous explique : avec ma compagne, nous partagions la case avec d’autres familles, nous vivions dans une seule pièce. A chaque départ, nous reprenions la pièce qui se libérait. Pour nous protéger d’une nouvelle invasion, nous avons fidélisé une armée de chats. Nous avons même brûlé l’abri à poules collé à notre case, qui empestait car jamais nettoyé, où logeaient les volatiles de la voisine d’en face. Oui, parce que nous ne sommes pas tout seuls sur le terrain, il y a deux autres cases, c’est souvent comme ça à Madagascar. Les propriétaires des terrains des quartiers populaires ou plutôt les Malgaches qui ont un droit d’occupation, parce que c’est compliqué le foncier ici, optimisent la surface pour avoir un meilleur rendement locatif. Bref, sur notre terrain, il y a un unique robinet au milieu de la cour et nous sommes tous branchés sur le même compteur électrique. Autant vous dire que c’est le grand luxe pour le quartier, ici les gens achètent l’eau chez Monsieur Pompe et se couchent dès qu’il fait nuit, et sous les Tropiques, le soleil se couche tôt…

case en tôle Madagascar ©feeld

La première semaine, j’ai sécurisé les fenêtres avec des barreaux et une planche en palissandre. ©feeld

Même pas peur des dahalo ! En vérité, je vous l’avoue au début un peu quand même : je dormais avec une machette à portée de main ! Je songeais même à passer mon permis de chasse ou l’acheter… pour pouvoir détenir un fusil Baikal. C’est la seule marque que l’on trouve à Madagascar dans l’unique armurerie du pays, d’après mes recherches, à Antananarivo. La nuit, à chaque bruissement aux abords de la case, je me faisais des films ! La première semaine, j’ai sécurisé les fenêtres avec des barreaux et une planche en palissandre. Et puis assez rapidement, la peur est partie.

J’habite au quartier depuis un an et demi. A La Réunion (j’habite là-bas la moitié de l’année pour le travail), il y a des cases en tôle mais de moins en moins, et les murs sont habillés de planches, ce sont des cases en bois sous tôle. A Madagascar dans mon quartier, les murs sont en tôle, pour la sécurité mais aussi par peur des incendies. Et il fait très très… trop chaud à Mahajanga ! Je ne vous dis pas la température en été, j’ai renoncé à mettre un thermomètre, mais ce qui est certain, c’est qu’elle dépasse celle du corps : je dégouline ! L’été, c’est simple, je ne reste pas dans la case la journée, et la nuit je dors, les volets fermés, toujours à cause de ces foutus dahalo, avec un ventilo scotché au visage.

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Un autre truc hallucinant : nous lavons les billets ! ©feeld

J’habite au milieu des Malgaches, pas vraiment comme eux, j’ai l’eau courante et l’électricité, mais quand même un peu : je cuisine mon riz au fatapera, je me douche au seau… Par contre je continue à utiliser du papier toilette, j’ai gardé mon côté vazaha maloto. Je vis dans un autre monde quand je suis à Madagascar, une impression de folie douce et de voyage dans le temps. Dans les quartiers populaires comme en brousse, la sorcellerie est omniprésente. Alors ça peut surprendre, mais j’ai appris à vivre avec. Je ne crois pas aux pouvoirs des poudres, au don de faire tomber la foudre, mais je respecte ces pratiques ancestrales et pour tout vous dire, ça m’arrive de me protéger sans y croire pour ne pas offenser ma compagne. Pendant un temps, je mettais un broc d’eau devant la porte à l’intérieur de la case le soir car les Malgaches prêtent à l’eau un pouvoir de protection contre la poudre des dahalo. Mais maintenant, comme ma compagne ne me le rappelle plus, j’ai zappé le rituel. Nous passons quand même toujours un coup de balai devant la porte en rentrant quand nous nous absentons, histoire de disperser d’éventuelles poudres malfaisantes. Un autre truc hallucinant : nous lavons les billets que nous gagnons, « Misy la glace » (nous avons un frigo).  Ici, il y a des mecs qui deviennent paralysés en touchant l’argent… Il y a aussi les fady, les interdits, que je découvre au fur et à mesure. Par exemple, il ne faut pas utiliser le seau de la douche pour remplir la marmite… Enfin plein de trucs qui échappent à ma logique de vazaha.

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Il a fallu plus de deux heures pour démonter et remonter la façade en tôle et rentrer l’armoire dans la case… ©feeld

Je pourrais vous raconter des tonnes d’anecdotes sur ma vie à la case. L’an dernier, nous avons investi dans une armoire trois portes en palissandre avec miroir, le summum ici. A Madagascar, tu achètes des meubles en palissandre moins chers qu’en contreplaqué en France. Le problème c’est que ma compagne a eu les yeux plus gros que le ventre et il a fallu démonter la case en tôle de nuit pour faire rentrer l’armoire ! Le quartier était en effervescence à la vue du meuble qui arrivait en pousse-pousse. Une douzaine de jeunes se sont rués de leur propre chef pour décharger l’armoire, impossible de s’en débarrasser, nous avons laissé les mecs entrer dans la cour avec l’armoire. De toute façon, nous n’avions guère le choix, les deux Antandroy du pousse-pousse s’étaient éclipsés sans honorer leur contrat tellement l’armoire était lourde. Puis soudain le quartier fut plongé dans l’obscurité, encore un délestage ! Nous avons laissé l’armoire dans la cour et avons réussi à virer les jeunes. Une fois l’électricité revenue, nous nous sommes débrouillés avec les voisins. Il a fallu plus de deux heures pour démonter et remonter la façade en tôle et rentrer l’armoire dans la case… Le lendemain, les jeunes nous ont réveillés à l’aube !

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J’ai fabriqué une grille de protection. Nous avons acheté la ferraille en ville et nous l’avons ramenée en bus. ©feeld

Un autre truc : j’adore bricoler, et une case en tôle, c’est génial à transformer. En ce moment, nous agrandissons la case, et pas besoin de permis de construire ! Mais il faut des matériaux : des poutres, des tôles, du ciment, du sable… Et quand tu n’as pas de moyen de locomotion, ça devient une véritable aventure. Alors nous utilisons les dockers, les pousse-pousses, les charrettes zébus et même les bus pour transporter le matos ! Pour sécuriser la case, après les fenêtres, je me suis attaqué à la porte de notre pièce principale : j’ai fabriqué une grille de protection. Nous avons acheté la ferraille en ville et nous l’avons ramenée en bus. Le pousse-pousse et la charrette zébus, c’est trop cher pour les longues distances. J’ai découpé la ferraille, nous avons trouvé un soudeur pour deux fois rien et embauché le gars qui détient une des seules perceuses du quartier. A Madagascar, quand tu as un outil de travail, tu te crées direct ton métier !

A La Réunion, il se raconte qu’il y a des mecs qui vivent à Mada comme des pachas sans travailler grâce à leur allocation RSA. Mais perso, je n’en ai jamais rencontrés, c’est un mythe, parce qu’avec cinq cents boules par mois, même en vivant en case en tôle, tu ne peux pas payer l’avion pour les va-et-vient ou alors il faut se la jouer dahalo, et amortir le billet en trafiquant l’Artane, des médocs en vente libre à Mada très prisés des junkies réunionnais. Mais comme la destination est hypersensible, les douaniers veillent au grain, tu te fais pécho au deuxième voyage. Par contre, j’ai connu un type qui zigzaguait entre Mada et la Thaïlande, il touchait l’AH, l’allocation handicapé, et aux dernières nouvelles, il a passé plus de nuits en prison qu’à l’air libre. Comme quoi, les mecs fauchés qui vivent comme des rois à Mada, c’est du pipeau ! Je travaille la moitié de l’année à La Réunion… Je n’ai pas les moyens de rouler en 4×4 ou même en quad comme la plupart des résidents vazaha, de vivre dans une maison en dur ou dans un appartement à Mahajanga Be et encore moins de me la péter dans un ghetto huppé. Et surtout ce n’est pas mon truc, je préfère prendre le bus et habiter dans une case en tôle.

J’espère que je ne vous ai pas trop fait flipper avec mes histoires de dahalo et de sorciers ! Pour être en sécurité à Madagascar, il faut se donner un code de conduite et toujours garder à l’esprit que le pays est un des plus pauvres au monde. Pour la plupart des Malgaches, si tu es vazaha, tu as forcément de la tune, beaucoup de vola. Je ne rentre jamais au quartier après 23 heures et je laisse la lumière dans la cour quand je sors le soir. Mais sinon, je vous rassure : tout se passe bien !

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